26/11/2007

Une nuit ordinaire d'un enfant pas comme les autres

Le récit qui suit m’a été inspiré d’une histoire vraie. Thibault ne s’appelle pas Thibault, Louise ne s’appelle pas Louise, Georges ne s’appelle pas Georges, Sébastien ne s’appelle pas Sébastien. Je me suis permise, en effet, de changer ces détails et quelques autres aussi, mais l’essentiel de ce récit est véridique.  


 

L’enfant est recroquevillé au fond de son lit. Il sait qu’il n’a pas rangé la cuisine comme il l’aurait fallu. Et l’homme rentre de son travail. Rien qu’au bruit que la porte a fait en claquant, l’enfant sait qu’il est de mauvaise humeur.

 

Sa maman est au salon. Elle se terre elle aussi. Devant sa télévision. Chacun sa méthode. La peur hante ce foyer depuis de longs mois.

 

L’homme lâche ses affaires au sol et avance vers la cuisine. Il a faim. Il ouvre le frigo pour prendre le beurre et le saucisson. Il se redresse à la recherche du pain. Il n’est pas à son emplacement habituel, dans la corbeille à fruits qui n’a jamais vu un seul fruit du reste.

 

Son souffle se fait court. Ses yeux se plissent. Le sachet de pain est sur la table.

 

Il lance couteau, beurre et saucisson à côté du sachet et marche de son pas lourd vers le salon.

 

-         Il est où l’autre ?

-         Qui ? a-t-elle envie de demander. Mais, elle a renoncé depuis longtemps à faire dire le nom de son fils à son mari. Cela finissait systématiquement par se retourner contre elle.

 

Elle répond donc :

 

-         Il dort. Il a école demain.

-         T’as vu l’heure ? Il doit dormir à 10 heures, peut-être ? Moi, à son âge, je dormais 4 heures par nuit !

-         Il n’a que 12 ans, Georges.

 

L’homme n’écoute pas et ouvre brutalement la porte de la chambre de l’enfant en allumant l’ampoule unique qui pendouille au bout d’un fil.

 

Thibault est tourné vers le mur. Georges ne peut pas voir son visage. Il ne bouge plus, espérant qu’il le croit endormi. Mais, il a peur. Il ne verra pas venir le coup s’il tombe. Son cœur bat la chamade et Thibault a l’impression que si ce n’est pas Georges qui le tuera ce sera son cœur qui lâchera. Une larme coule le long de sa joue, mais il s’interdit de renifler ou de sangloter car cela trahirait son réveil.

 

Louise s’est approchée en tremblant. Elle enlace son mari et lui murmure des mots doux à l’oreille. Le sexe, c’est la seule parade qui lui reste désormais pour calmer la violence de son mari sur son fils. Elle éteint la lumière et repousse doucement l’homme vers le salon, tout en fermant la porte.

 

Il se laisse faire quelques minutes puis la chasse froidement. Il a faim. Il retourne à la cuisine engloutir six tartines avant de rejoindre sa femme dans la chambre pour lui faire l’amour.

 

Thibault, dans son lit, sanglote. Il a tellement peur qu’il ne peut pas s’endormir. Le silence s’est fait soudain, quand les adultes sont sortis de sa chambre. Il s’est senti soulagé. Ce ne serait pas pour ce soir. Mais, après quelques minutes, il entend des râles de sa maman. Il sait que l’homme lui fait du mal. Il sait aussi que c’est de sa faute. Il a tellement honte. Mais, il a trop peur pour oser sortir.

 

Il pense à son papa. Il aimerait tant être à ses côtés. Il aimerait sentir son odeur et entendre sa voix. Thibault ferme les yeux et imagine être dans les bras de son père. Il l’a vu ce matin, à la récréation. Mais, Georges ne le sait pas. S’il le savait, il piquerait une crise telle que Thibault ne veut même pas l’imaginer. Georges a interdit à l’enfant d’avoir le moindre contact avec Sébastien, son père.

 

Sébastien sait que Georges leur fait du mal à lui et à sa maman. Il a voulu porter plainte, mais Thibault est arrivé à lui faire changer d’avis. Du moins pour le moment. Il a minimisé les choses. L’enfant est persuadé que son père ne pourrait pas comprendre. D’ailleurs, il l’a bien vu quand son père lui a dit, il y a quelques semaines :

 

-         Tu sais, Thibault, Georges n’est pas au-dessus des lois. On est en Belgique. S’il vous fait du mal, il faut porter plainte. Et la police interviendra. Il ne pourra plus vous toucher après. La police vous protègera. Et moi aussi. Fais-moi confiance.

 

Mais, Thibault sait bien que ce n’est pas vrai. Les policiers sont déjà venus à la maison quand les voisins les avaient appelés. Ils ont écrit des trucs sur des papiers et ils sont partis. Georges est resté à la maison avec eux. Et rien n’avait changé. Son père est trop naïf, pense-t-il. Et surtout, Georges est trop puissant. L’enfant craint par-dessus tout la colère que la moindre action contre lui pourrait entraîner. Quand son professeur de gym voit une marque de coup, il ment avec tout l’aplomb dont il est capable en expliquant qu’il s’est fait ça au hockey. En effet, il s’est inventé une équipe de hockey et des entraînement trois par semaine. Il doit être convainquant puisque personne ne s’est posé plus de questions jusqu’à présent.

 

Pour éviter la colère de l’homme, l’enfant sait très bien quelle est la solution : que tout soit parfait pour que Georges n’ait plus aucune occasion de se fâcher. Ou alors, qu’il meure, l’un ou l’autre. Mais, cette dernière solution lui fait trop peur pour le moment. Il a encore le goût de vivre. Pour les jeux avec les copains en cour de récré. Pour les câlins avec sa mère. Pour ceux encore plus doux de ses grand-parents. Et pour tous les projets qu’il se construit. Il voudrait être policier ou juge. Pour avoir le pouvoir de mettre tous les « méchants » en prison. Et un peu pour faire peur, à son tour, à Georges. Il étudie beaucoup, en cachette, pour être le meilleur de sa classe. Il sait que l’école, c’est sa clef de sortie.

 

Souvent, il se demande si tout cela en vaut vraiment la peine. S’il doit continuer à se battre ou simplement baisser les bras comme sa maman. Mais, il veut la sauver. Il veut l’aider. Un jour, il a trouvé le journal de sa mère en faisant le ménage. Il en a lu quelques pages. Il sait, désormais, qu’il est le seul qui compte encore pour elle.

 

Elle a écrit que « sans Thibault, j’aurais déjà tout abandonné. Mais, il est si malheureux. Je dois rester pour lui. Il a besoin de moi, même si je n’arrive pas à l’aider comme je devrais. Je suis une mauvaise mère, je le sais. Sans doute, pourrait-il se passer de moi. Mais, je ne peux pas me résoudre à l’abandonner avec Georges. Maintenant qu’il l’a adopté c’est lui qui aurait la garde du petit. Je ne peux pas le laisser seul. Je dois tenir. Au moins jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour partir et faire sa vie. »

 

Thibault a fermé là le précieux cahier et l’a rangé à sa place. Désormais, il a peur non seulement des coups de l’homme mais aussi de grandir et de laisser sa maman seule. Sa maman n’a plus d’amis. Elle ne voit plus jamais sa famille non plus. Georges a interdit à sa femme de les revoir lorsqu’il a surpris une discussion lors de laquelle sa mère tentait de la persuader de quitter son mari. Elle sait que son gendre est violent. Elle voudrait tant que sa fille soit en sécurité et vive un conte de fée. Mais sa vie est un cauchemar. Et, sa mère est désemparée, elle ne sait pas comment aider sa petite fille chérie.

 

Si Thibault voit encore ses grand-parents, c’est uniquement parce qu’un juge l’a ordonné. Ce même juge n’a, par contre, pas autorisé de droit de visite à Sébastien. Alors, ils se voient en cachette.

 

Thibault est devenu un as en cachotterie. C’est sans doute le plus grand menteur de tous les temps. Il a l’aplomb de celui qui dit la vérité. Il a dû très vite apprendre à mentir. Pour éviter les crises, pour éviter les coups, pour éviter les larmes, pour calmer sa peur. Mentir est devenu une seconde nature. C’est son pass de survie.

 

Parfois, il se dit, en souriant à moitié, qu’il ferait un détective infiltré excellent. Il en voit parfois dans des films. Ils mentent à tout le monde et se font passer pour ce qu’ils ne sont pas. Il serait vraiment génial dans ce rôle. Ou alors, il pourrait être acteur. D’ailleurs, il aime beaucoup son cours de théâtre, le mardi soir. Il serait le plus populaire, le plus beau et le plus riche acteur du monde.

Ce soir, dans son lit, pour se calmer, il pense à ça. Il s’imagine sur le tournage d’un film à succès. Il est génial et tout le monde l’admire. Ses larmes se calment lentement. Son cœur ralentit. Ses paupières se ferment doucement. Morphée a vaincu les démons de la terreur. Thibault s’est endormi. Il est quatre heures du matin. On est le mardi 2 octobre 2007. Dans deux heures, le soleil se lèvera. Dans trois heures, Thibault prendra un gant de toilette et se lavera le plus silencieusement possible. Ensuite, il déjeunera d’une tartine au chocolat. Il effacera toute trace de son passage, enfilera son manteau, prendra son cartable et sortira de l’appartement aussi discrètement qu’un fantôme. Aujourd’hui, il n’aura aucun bleu à cacher. Juste de larges cernes sous ses yeux verts.

00:47 Écrit par Tayiam dans Article | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Qu'est-ce que l'on se sent impuissant face à ça...

Écrit par : Sibel | 27/11/2007

One night Tout à fait d'accord avec toi!
Merci pour ce blog, j'aime beaucoup!
http://si-jose-ecrire.skynetblogs.be/

Écrit par : ecrivain89 | 01/01/2008

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